Yoann Fleurice
Thérapeute, formateur
Où finit le corps, où commence l’esprit ?
AVENTURES HUMAINES #4
Nous parlons constamment de notre corps et de notre esprit comme s’il s’agissait de deux choses distinctes.
Il y aurait d’un côté le corps : les organes, les cellules, les hormones, les nerfs, les molécules.
Et de l’autre l’esprit : les pensées, les émotions, les souvenirs, les désirs, les peurs.
Une séparation tellement habituelle que nous finissons par ne plus la questionner.
Et pourtant…
Essayez simplement de rougir.
Décidez maintenant, volontairement, de faire affluer le sang dans les vaisseaux de votre visage.
Impossible.
Mais imaginez que vous entrez dans une pièce et que cinquante personnes se retournent brusquement vers vous.
Imaginez que quelqu’un révèle devant tout le monde quelque chose dont vous avez profondément honte.
Quelques secondes peuvent suffire.
Une pensée.
Une représentation mentale.
Une émotion.
Et les vaisseaux sanguins se dilatent.
L’invisible vient de devenir visible.
Prenons quelque chose d’encore plus spectaculaire : le désir sexuel.
Une personne, une odeur, une image.
Parfois même un souvenir.
Quelque chose apparaît dans notre conscience et déclenche une cascade extrêmement concrète de phénomènes nerveux, chimiques et vasculaires pouvant aller jusqu’à transformer considérablement notre anatomie en quelques secondes.
Alors où était exactement la frontière ?
À quel moment le désir « psychologique » est-il devenu biologique ?
Question étrange.
Car peut-être ne l’est-il jamais devenu.
Peut-être l’était-il depuis le début.
Même chose avec la peur.
Il n’est pas nécessaire qu’un danger soit réellement présent.
Imaginez simplement suffisamment bien que quelqu’un vous suit dans une rue sombre.
Votre cœur accélère.
Votre respiration change.
Vos muscles se contractent.
Vos pupilles se modifient.
Vous transpirez.
Votre digestion peut se suspendre.
Et pourtant, il n’y avait personne derrière vous.
Le danger était imaginaire.
La réaction du corps, elle, était parfaitement réelle.
Il existe même un phénomène médical dont le nom semble sorti d’un roman :
le syndrome du cœur brisé.
Son véritable nom est le syndrome de Takotsubo.
Un deuil, une séparation, une peur extrême ou un autre choc émotionnel intense peut, chez certaines personnes, provoquer brutalement une dysfonction du muscle cardiaque ressemblant parfois à un infarctus.
Le cœur n’est évidemment pas « cassé » au sens poétique du terme.
Et pourtant…
Quelque chose vécu dans l’univers affectif d’un être humain a produit une modification spectaculaire du fonctionnement de son cœur.
L’expression populaire « avoir le cœur brisé » devient soudain beaucoup moins métaphorique.
Et puis il y a l’un des phénomènes les plus dérangeants pour notre représentation mécanique de l’être humain :
le placebo.
Une substance dépourvue du principe actif attendu peut néanmoins modifier certains symptômes lorsqu’une personne pense recevoir un traitement.
Mais son frère sombre est peut-être encore plus troublant :
le nocebo.
La conviction qu’un traitement risque de produire un effet indésirable peut favoriser l’apparition réelle de certains symptômes.
Une information.
Une attente.
Une croyance.
Puis une modification de l’expérience corporelle, parfois accompagnée de réponses physiologiques mesurables.
Encore une fois :
où commence le corps ?
où finit l’esprit ?
Nous savons aujourd’hui beaucoup mieux comment certaines de ces conversations sont possibles.
Le cerveau communique avec le corps par le système nerveux autonome.
Les hormones circulent.
Le système immunitaire reçoit et émet des signaux.
Les médiateurs inflammatoires peuvent influencer le cerveau.
Le stress chronique modifie certains équilibres hormonaux, immunitaires et métaboliques.
Le sommeil agit sur l’humeur.
L’activité physique agit sur le cerveau.
La douleur agit sur le psychisme.
Le psychisme modifie à son tour la perception de la douleur.
Et, comme nous l’avons vu dans l’épisode précédent, même les milliards de microbes qui vivent en nous participent à certaines de ces conversations.
Nous pensions observer deux territoires.
Nous découvrons progressivement un réseau.
Mais il y a quelque chose que la pratique clinique rend particulièrement intéressant.
Lorsque l’on accompagne beaucoup de personnes pendant des années, il arrive que certains motifs semblent revenir.
Un patient, puis un autre, puis un autre encore.
Ils souffrent d’une pathologie similaire et, derrière des histoires évidemment différentes, certains traits, certaines tensions, certaines manières de vivre les relations ou certains événements semblent parfois se répondre. Comme le disait Olivier Soulier une pathologie c’est « Paroles et Musique », les paroles sont personnelles et individuelles, la musique est la trame commune…
C’est un peu comme superposer des calques transparents.
Chaque personne possède son dessin, aucun n’est identique.
Mais lorsque l’on superpose suffisamment de calques, certaines lignes deviennent plus épaisses.
Des lignes de force apparaissent.
Alors une question devient difficile à éviter :
ces répétitions sont-elles seulement des coïncidences ?
Il faut ici être extrêmement prudent : observer une association ne signifie pas avoir découvert une cause, mais elle peut être la base d’une réflexion ou d’un travail sur soi.
Et surtout, il serait aussi faux que cruel d'affirmer à quelqu'un :
« Vous êtes malade parce que vous avez tel conflit psychologique. »
Une maladie peut résulter d’une multitude de facteurs :
génétiques, infectieux, toxiques, métaboliques, immunitaires, environnementaux, comportementaux…
Et parfois simplement de mécanismes que nous ne comprenons pas encore.
Chercher du sens ne doit jamais devenir une nouvelle manière de culpabiliser celui qui souffre.
Mais la prudence ne devrait pas davantage nous interdire de regarder. Selon moi la clé est là… et beaucoup de peurs nous stériles et inutiles interdisent ce regard et ce qui peut en découler.
Si certains motifs apparaissent régulièrement, peut-être méritent-ils simplement d’être observés, comparés, étudiés et confrontés aux données.
Non comme des certitudes mais bien mieux comme des pistes.
Car nous faisons peut-être une erreur lorsque nous imaginons la causalité comme une flèche unique :
A provoque B.
Le vivant fonctionne rarement ainsi.
Imaginons plutôt une toile.
Prédisposition génétique, Environnement, Alimentation, Microbiote, Sommeil, Relations, Activité physique, Événements de vie, Stress. Histoire personnelle, Hasard biologique.
Tout cela interagit.
Et lorsque suffisamment de fils tirent dans certaines directions, un équilibre peut parfois se modifier.
La maladie ne serait alors pas nécessairement « causée par le psychisme ».
Cette formulation serait beaucoup trop pauvre.
Elle pourrait plutôt émerger, dans certains cas, d’un système entier arrivé à un certain état.
Et la relation fonctionne dans les deux directions.
Une maladie chronique modifie une existence.
Elle transforme les relations.
Elle modifie parfois l’identité.
Elle peut provoquer peur, colère, isolement ou épuisement.
Une inflammation peut influencer l’humeur et le comportement.
Une douleur permanente change notre manière de percevoir le monde.
Le corps transforme l’esprit autant que l’esprit transforme le corps.
Alors peut-être devrions-nous cesser de demander :
« Est-ce physique ou psychologique ? »
Comme si nous devions absolument choisir.
Il y a quelques décennies encore, parler sérieusement des interactions entre cerveau, immunité, hormones, intestin et microbiote aurait semblé à beaucoup inutilement compliqué.
Aujourd’hui, nous découvrons des systèmes de communication dans toutes les directions.
Et nous n’en sommes probablement qu’au commencement.
Peut-être que la psychosomatique de demain sera d’ailleurs très différente de celle d’hier.
Moins faite d’interprétations toutes faites.
Moins tentée de traduire mécaniquement : « tel symptôme = tel conflit ».
Et davantage attentive aux interactions complexes entre une biologie, une histoire, un environnement et une manière singulière d’être au monde. D’ailleurs ce résumé abusif de « tel conflit psychique mène à telle maladie » s’est avéré bien souvent faux, imprécis, voire toxique car menant à culpabiliser une personne d’avoir une maladie, le fameux « c’est de ta faute »…
Alors revenons à notre question de départ.
Où finit le corps, où commence l’esprit ?
Peut-être que la question elle-même contient l’erreur.
Peut-être n’existe-t-il jamais un endroit précis où l’un s’arrête et où l’autre commence.
Un être humain pense avec un cerveau irrigué par du sang, nourri par un intestin, modulé par des hormones, relié à un système immunitaire, habité par des milliards de microbes…
…et tout cela appartient à quelqu’un qui aime, souffre, désire, espère, se souvient, rencontre d’autres êtres humains et traverse une histoire.
Nous avons séparé ces dimensions pour pouvoir les étudier.
Et cette séparation nous a énormément appris.
Mais peut-être faut-il maintenant apprendre à les réunir.
Car ce que nous appelons « corps » et ce que nous appelons « esprit » pourraient bien être deux manières différentes d’observer…
une seule et même vie.
A suivre…
Yoann Fleurice